Santé

Le tabagisme passif, maitre-étalon de la pollution de l’air?

Une étude menée conjointement par Airparif, le CNRS, Generali et la Mairie de Paris (Lire l’infographie et le communiqué de la ville de Paris), sur la pollution par les particules fines à Paris, a eu récemment les honneurs de la presse. Une image particulièrement forte est restée : respirer l’air de Paris, durant le pic extrême de pollution du 13 décembre 2013, revenait à respirer l’air d’une pièce polluée par 8 cigarettes allumées. Voir le tabagisme passif ainsi érigé en étalon de la dangerosité et en mesure de la pollution est une étape importante dans le long combat qui est le nôtre, depuis plus de 40 ans, à DNF.

Mais, au-delà du saisissement de ceux qui ne voulaient pas voir, la question de l’impact du tabagisme sur la qualité de l’air mérite d’être posée.

Dans son article du 8 novembre dernier, le JDD titre « Pollution, les enfants trinquent » et annonce que les petits parisiens, sont « fumeurs passifs » (Enquête JDD). Le journal présente ainsi les résultats d’une étude menée sur 38 enfants âgés de 2 à 11 ans, habitant pour certains Paris et pour d’autres l’île d’Yeu. Des mèches de cheveux de ces enfants ont été analysées par un laboratoire afin de déceler les principales molécules caractéristiques de la pollution en ville et, c’est le moins que l’on puisse dire, les résultats sont inquiétants.

Le laboratoire a ainsi recherché des HAP (Hydrocarbures Aromatiques Polycyclique). Cette famille de molécules se trouve mélangée dans l’air sous forme de gaz ou de particules. Elles se dégagent dès qu’il y a une combustion : émanations issues des carburants automobiles et du chauffage domestique (fioul, bois), de l’industrie (goudron des toits et des routes, charbon, sidérurgie, raffineries), des incinérateurs de déchets et de la fumée du tabac. L’analyse des mèches de cheveux permet d’évaluer l’exposition à la pollution sur la durée. «Dans les urines et dans le sang un seul prélèvement de HAP ne reflète pas le niveau moyen d’exposition. Dans le cheveu en revanche, elle est retraçable dans le temps » explique ainsi l’un des chercheurs ayant travaillé sur cette étude. Une mèche de 1 cm livre des informations sur un mois d’exposition.

Certains HAP ont été classés parmi les substances cancérogènes pour l’homme, mais les effets de tous les HAP sur la santé demeurent encore mal connus, car il est difficile d’isoler le rôle de chaque HAP parmi les autres molécules polluantes. Des études épidémiologiques menées sur des adultes exposés pour raisons professionnelles (travailleurs du bitume, du charbon ou de la sidérurgie) montrent une augmentation du risque de cancers du poumon, du larynx et de la vessie, ainsi que l’irritation du système respiratoire. Les HAP peuvent favoriser la survenue de l’asthme, des bronchites chroniques, des allergies. Les enfants sont sans doute plus vulnérables encore, puisque leur organisme est en plein développement.

Cette étude est riche en enseignements.

Il en ressort, notamment, que les enfants sont plus ou moins exposés selon leur âge. On retrouve ainsi une plus grande concentration chez les tout-petits, qui ont une tendance naturelle à porter davantage leurs doigts à la bouche et donc à ingérer les microparticules polluantes retombées sur le sol. Ces enfants les plus jeunes sont par ailleurs plus exposés à la pollution de l’air intérieur (dont le principal polluant est la fumée de tabac), car ils passent l’essentiel de leur temps dans des lieux fermés.

L’étude montre, également, que les enfants parisiens sont des fumeurs passifs. Les chercheurs ont en effet ciblé la cotinine, biomarqueur propre au tabac qui permet de « lire » l’exposition réelle à la fumée du tabac. Sans surprise, la concentration en cotinine chez les enfants dont au moins un de parent est fumeur (18 sur 38) est en moyenne 4 fois supérieure à celle trouvée chez les enfants évoluant dans un environnement non-fumeur. Pourtant, chez ces derniers, la concentration de cotinine est aussi deux fois plus élevée que chez les enfants de non-fumeurs de l’île d’Yeu !

Ces observations doivent alerter les décideurs publics, la presse et l’opinion publique : les petits parisiens sont très exposés au tabagisme passif. Luc Multigner, épidémiologiste à l’Institut de recherche sur la santé, évoque la grande densité de population à Paris pour expliquer cette exposition au tabac. En effet, un fumeur à Paris intoxique avec la fumée de sa cigarette plus de personnes qu’un fumeur à l’île d’Yeu. Selon le JDD, 600 cigarettes sont fumées par seconde en Ile-de-France.

Le tabagisme passif dans les espaces extérieurs devient ainsi un sujet d’inquiétude légitime. Jusqu’à présent, la fumée de tabac en extérieur n’était pas considérée comme un problème de santé publique, mais plutôt comme une source de gène, rapidement résolue, la fumée se diluant dans l’immensité de l’air. Pourtant, certaines études commencent à établir que, même dans des espaces ouverts et extérieurs, l’air est particulièrement vicié autour des fumeurs.

Des chercheurs de l’Université de Stanford ont mené la première étude sur la façon dont le tabagisme affecte la qualité de l’air aux terrasses des cafés, autour des bancs des parcs et dans d’autres endroits en plein air(http://news.stanford.edu/news/2007/may9/smoking-050907.html). L’équipe de Stanford a conclu qu’un non-fumeur assis à quelques mètres des volutes d’une cigarette allumée est susceptible d’être exposé à des niveaux considérables d’air contaminé.

Wayne Ott, co-auteur de l’étude explique ainsi : « Par exemple, si vous êtes à une terrasse de café, et vous vous asseyez à quelques mètres d’une personne qui fume deux cigarettes au cours d’une heure, votre exposition au tabagisme passif pourrait être la même que si vous vous étiez assis une heure dans un café couvert et fermé avec des fumeurs. D’après nos constatations, un enfant à proximité de fumeurs adultes lors d’une fête en extérieur pourrait aussi recevoir une exposition substantielle à la fumée secondaire ».

Il ajoute : « Les mesures ont été prises avec du matériel perfectionné. Les chercheurs ont ainsi constaté que si vous êtes à un mètre dans le sens du vent d’un fumeur, vous pouvez être exposé à des concentrations de polluants qui dépassent 500 microgrammes au cours d’une période de 10 minutes. Si vous êtes exposé à plusieurs reprises à plusieurs cigarettes sur plusieurs heures dans un bar en plein air, il serait possible d’obtenir une moyenne quotidienne de 35 microgrammes ou plus, ce qui dépasse la norme antipollution extérieure actuelle ».

Ces informations, couplées à d’autres études, ont déjà poussé plusieurs villes américaines à interdire de fumer dans les rues ou à proximité d’entrées des immeubles. Une étude de James L. Repace (http://www.repace.com/pdf/OTS_FACT_SHEET.pdf) démontre même que si la fumée se dissipe assez rapidement en extérieur (contrairement à la fumée intérieure), les niveaux de pollution sont les mêmes en extérieur et en intérieur au moment où la cigarette est fumée. L’air hautement pollué par les microparticules de la fumée de tabac peut donc réellement poser un problème dans l’environnement immédiat du fumeur. Comme le rappelle James L. Repace, la fumée de tabac contient 4000 substances dont au moins 172 substances toxiques, y compris trois polluants de l’air extérieur réglementés, 33 polluants atmosphériques dangereux, 47 produits chimiques réglementés comme des déchets dangereux et 67 cancérogènes pour l’homme (Repace, 2006).

Il ne faut pas oublier que même des expositions très brèves peuvent avoir des effets néfastes sur le coeur et le système respiratoire, en particulier chez les jeunes enfants.

L’étude California Air Resources Board (CARB) (http://www.repace.com/pdf/OTS_FACT_SHEET.pdf), en 2006, a mesuré les concentrations de nicotine autour d’un aéroport, d’un collège, d’un centre administratif, d’un complexe de bureaux et dans un parc d’attractions. Dans ces endroits en plein air, les mesures réalisées établissent que les Californiens peuvent être exposés à des concentrations aussi élevées de nicotine qu’en intérieur.

Une étude danoise. (Boffi et al. 2006) (http://www.repace.com/pdf/OTS_FACT_SHEET.pdf) a, quant à elle, mesuré la pollution par des microparticules respirables respectivement dans un parking (espace ouvert), à l’extérieur d’un centre de conférence avec des fumeurs sur un toit (18 fumeurs au cours d’un temps de mesure de 35 minutes), à l’intérieur de ce centre de conférence non-fumeur, le long de l’autoroute du centre-ville de Copenhague, ainsi qu’à l’intérieur d’un restaurant de Copenhague où il était permis de fumer.
Il en ressort que les valeurs moyennes observées à l’extérieur du centre de conférence étaient significativement plus élevées que celles relevées sur le lieu de stationnement en plein air, à l’intérieur du centre de conférence et même sur l’autoroute, ce qui confirme bien que la fumée de tabac en extérieur peut être une problématique sérieuse.

Repace et Rupprecht (13 WCTOH, 2006) (http://www.repace.com/pdf/OTS_FACT_SHEET.pdf) ont quant à eux mesuré la pollution par des microparticules respirables dans cinq cafés en plein air et dans les rues du centre-ville d’Helsinki.
Ils ont constaté que les niveaux de pollution de l’air dans les cafés en plein air étaient de 5 à 20 fois plus élevés que sur les trottoirs de rues animées et polluées par des autobus, des camions et la circulation automobile.

Dans l’émission « C dans l’air » sur France 5 du 26 novembre dernier, Stephen Lequet, responsable des relations institutionnelles de DNF, a pu s’exprimer sur ce sujet. (Regardez l’émission ici à la 47eme minute).

Le tabagisme passif existe donc bel et bien en extérieur … Comment réagissez-vous à la lecture de cet édito ? Donnez-nous votre avis sur les réseaux sociaux en indiquant le hashtag #TabagismePassifDansLaRue

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